Construction du Sacré-Cœur
le chantier caché sous la butte Montmartre
Cinquante ans de travaux, six architectes successifs et une colline creusée de carrières : ce qui a réellement retenu le chantier de la basilique.
La construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre s’étale de la première pierre, posée le 16 juin 1875, à l’achèvement des travaux en 1923, avec une consécration le 16 octobre 1919. Le projet est celui de Paul Abadie, retenu en 1873 parmi soixante-dix-huit candidatures, puis repris par cinq architectes successifs après sa mort en 1884. La difficulté majeure a été le sous-sol : la butte étant creusée d’anciennes carrières de gypse, il a fallu descendre 83 puits jusqu’à 33 mètres de profondeur et les remplir de maçonnerie pour porter l’édifice.
- Première pierre : 16 juin 1875, deux ans après la loi d’utilité publique du 24 juillet 1873.
- Architecte : Paul Abadie, vainqueur du concours, mort en 1884 avant de voir l’édifice sortir de terre.
- Fondations : 83 puits de 33 mètres, environ 35 000 m³ de terre meuble remplacés par de la maçonnerie.
- Fin du chantier : gros œuvre en 1914, consécration en 1919, derniers travaux achevés en 1923.
Sur la butte Montmartre, la difficulté n’a jamais été de dessiner la basilique. Elle a été de trouver un sol capable de la porter. Avant qu’un seul mur ne sorte de terre, les ouvriers ont passé deux ans à creuser sous leurs pieds, parce que la colline sur laquelle on avait décidé de bâtir était vide par endroits.
Un chantier de près de cinquante ans, en dates
La première pierre est posée le 16 juin 1875. La nef intérieure est inaugurée en 1891, alors que le dôme et le campanile n’existent pas encore : on célèbre le culte dans un bâtiment inachevé, et cela durera longtemps. Le gros œuvre s’achève en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, qui repousse la cérémonie prévue. La consécration a finalement lieu le 16 octobre 1919, et les derniers travaux ne sont considérés comme terminés qu’en 1923.
| Date | Étape du chantier |
|---|---|
| 24 juillet 1873 | Vote de la loi d’utilité publique, qui permet d’acquérir les terrains sur la butte |
| 1873 | Concours d’architecture : 78 projets déposés, celui de Paul Abadie l’emporte |
| 16 juin 1875 | Pose de la première pierre, après les premiers sondages du sous-sol |
| 1875-1877 | Creusement et remplissage des 83 puits de fondation |
| 1891 | Ouverture de la nef au culte, l’édifice étant encore loin d’être terminé |
| 1912 | Achèvement du campanile, qui abrite la Savoyarde fondue en 1895 |
| 1914 | Fin du gros œuvre, à la veille de la Première Guerre mondiale |
| 16 octobre 1919 | Consécration de la basilique, retardée par la guerre |
| 1923 | Achèvement officiel des travaux |
Presque un demi-siècle, donc, entre la première pierre et le point final. Ce n’est pas un accident de parcours : trois causes se cumulent. Le sol de Montmartre, d’abord. Le mode de financement, ensuite, qui avançait au rythme des dons. La succession des architectes, enfin, dont aucun n’a vu le chantier de bout en bout.
D’un vœu privé à une loi
Tout part d’une promesse personnelle. En janvier 1871, dans une France défaite et une capitale assiégée, Alexandre Legentil formule le vœu de contribuer à l’érection d’un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur à Paris. L’idée circule dans les milieux catholiques, prend de l’ampleur, et finit par arriver devant l’Assemblée nationale.
Le 24 juillet 1873, celle-ci vote la loi qui déclare la construction d’utilité publique, par 382 voix contre 138. Ce vote n’est pas symbolique : il permet l’expropriation des terrains nécessaires sur la butte. L’État fournit le cadre juridique et le foncier, pas l’argent — le financement viendra d’une souscription nationale.
Un concours d’architecture est lancé dans la foulée. Soixante-dix-huit projets sont déposés. C’est celui de Paul Abadie qui l’emporte, avec un parti romano-byzantin à coupoles qui tranche avec le néogothique alors dominant. Abadie a derrière lui une longue pratique de la restauration d’édifices religieux, en particulier dans le Sud-Ouest, et l’inspiration de Saint-Front de Périgueux se lit dans son plan.
Le vrai chantier a commencé sous terre
Le choix du site pose immédiatement un problème que les concepteurs sous-estiment. Montmartre n’est pas une colline pleine.
Une butte vidée par les carrières de gypse
Pendant des siècles, on a extrait du gypse sous Montmartre — le fameux « plâtre de Paris », qui a servi à bâtir une bonne partie de la capitale. Ce qui reste sous la butte, ce sont des galeries, des vides et des remblais instables recouverts d’une couche d’argile. Y poser la charge d’un édifice de cette taille revenait à l’installer sur un plancher troué.
Le diagnostic tombe après les premiers sondages : impossible de fonder classiquement. Il faut aller chercher le sol dur, très bas, et lui transférer intégralement le poids du bâtiment.
Des puits transformés en piliers
La solution retenue tient en un principe simple à énoncer et long à exécuter.
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Sonder pour trouver le bon sol
Les reconnaissances montrent que la couche résistante se situe très en dessous des galeries de carrière et de l’argile de surface. Toute fondation superficielle est écartée.
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Creuser 83 puits jusqu’à 33 mètres
Sous l’emprise de la future basilique, quatre-vingt-trois puits sont descendus à trente-trois mètres de profondeur, traversant les vides et les terres remaniées.
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Remplir et relier
Chaque puits est rempli de maçonnerie, puis relié à ses voisins par des arcs. Le résultat n’est pas une semelle, mais une forêt de piliers enterrés.
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Reporter la charge sous la butte
Environ 35 000 m³ de terre meuble sont excavés et remplacés par de la maçonnerie. Deux années de travail entièrement invisibles depuis la rue, sans un mur en élévation.
Une formule a circulé à l’époque : si la butte venait à s’effondrer, la basilique resterait debout sur ses piliers. C’est une image d’époque, pas un calcul de structure. Mais elle dit assez bien ce que représente cette phase de travaux dans l’histoire du chantier.
Une pierre choisie pour rester blanche
L’autre décision structurante, moins spectaculaire, concerne le parement. Abadie écarte la pierre de Paris habituelle au profit d’un calcaire lacustre extrait des carrières de Château-Landon et de Souppes-sur-Loing, dans le Gâtinais.
Deux qualités justifient ce choix. La dureté d’abord : ce calcaire à grain fin résiste bien mieux à l’usure que les pierres tendres du Bassin parisien. Sa réaction à l’eau ensuite, et c’est le point le plus intéressant. Au contact de la pluie, cette pierre sécrète du calcin, une fine couche calcaire qui se reforme en surface. Là où le reste de Paris se couvre de suie et fonce avec le temps, le Sacré-Cœur se relave en partie tout seul et conserve sa blancheur.
Le calcin est une pellicule calcaire qui se forme à la surface de certaines pierres au contact de l’eau. Elle referme les pores du matériau et limite l’accrochage des poussières. C’est ce qui explique qu’une façade parisienne noircisse pendant que celle de la basilique reste claire.
Cinq architectes se sont relayés après Abadie
Paul Abadie meurt en 1884, neuf ans après la première pierre, alors que l’édifice sort à peine du sol. Cinq architectes lui succèdent : Honoré Daumet, Charles Laisné, Henri-Pierre Rauline, Lucien Magne, puis Jean-Louis Hulot, qui accompagne la fin des travaux au début des années 1920.
Chacun hérite d’un projet en cours et y laisse sa marque. Le campanile, achevé en 1912 sous Lucien Magne, ne correspond pas au clocher qu’Abadie avait esquissé : il culmine à quatre-vingt-onze mètres avec sa croix, au-dessus d’un dôme qui atteint quatre-vingt-trois mètres. Il abrite la Savoyarde, cloche fondue en 1895, qui pèse un peu plus de dix-huit tonnes et reste l’une des plus lourdes de France.
Paul Abadie
Lauréat du concours, il conçoit le parti romano-byzantin et engage les fondations. Il meurt sans voir le bâtiment prendre forme.
Daumet, Laisné, Rauline
Trois architectes se relaient sur vingt ans et mènent l’édifice de la nef, ouverte au culte en 1891, jusqu’aux parties hautes.
Magne puis Hulot
Lucien Magne achève le campanile en 1912. Jean-Louis Hulot accompagne la consécration de 1919 et la fin des travaux.
À cette succession s’ajoute une contrainte financière permanente. La basilique est payée par souscription : de l’ordre de dix millions de donateurs sollicités dans toute la France, parfois par le biais d’une « souscription des pierres » où l’on finançait nommément un bloc de l’édifice. Le modèle a fonctionné, mais il impose un rythme. On construit quand l’argent est là, on ralentit quand il manque. Le coût final a largement dépassé les estimations de départ, ce qui n’a rien d’exceptionnel pour un chantier étalé sur cinquante ans.
Ce que ce chantier dit encore à qui construit aujourd’hui
Une leçon traverse les époques, et c’est celle du sol. Sur la butte, la reconnaissance du terrain a coûté deux ans de travaux et une part considérable du budget, avant même la première assise visible.
Toutes proportions gardées, c’est encore le poste que l’on découvre trop tard sur les terrains anciens. Remblais mal compactés, cavités d’anciennes carrières, argiles qui gonflent et se rétractent au fil des saisons : ces situations ne se voient pas depuis la surface et changent radicalement le type de fondation à prévoir, donc son prix. L’étude géotechnique n’est pas une case administrative à cocher, c’est ce qui détermine si l’on posera des semelles, un radier ou des pieux.
La basilique blanche que l’on photographie depuis le parvis repose sur quatre-vingt-trois piliers que personne n’a jamais vus. C’est peut-être la partie la plus impressionnante du monument.
En quelle année la construction du Sacré-Cœur a-t-elle commencé ?
La première pierre a été posée le 16 juin 1875, deux ans après la loi d’utilité publique du 24 juillet 1873 qui a permis d’acquérir les terrains sur la butte.
Combien de temps a duré le chantier ?
Près de cinquante ans. Le gros œuvre est achevé en 1914, la basilique est consacrée le 16 octobre 1919 après le report dû à la guerre, et les travaux sont officiellement terminés en 1923.
Qui est l’architecte de la basilique ?
Paul Abadie, vainqueur du concours de 1873. Après sa mort en 1884, Honoré Daumet, Charles Laisné, Henri-Pierre Rauline, Lucien Magne puis Jean-Louis Hulot se sont succédé sur le chantier.
Pourquoi la basilique reste-t-elle si blanche ?
À cause de sa pierre. Le calcaire de Château-Landon et de Souppes-sur-Loing sécrète du calcin au contact de la pluie : une fine couche calcaire se reforme en surface et empêche l’encrassement qui noircit les autres façades parisiennes.
Comment le sol de Montmartre a-t-il été consolidé ?
Par 83 puits creusés jusqu’à 33 mètres, remplis de maçonnerie et reliés entre eux par des arcs, qui reportent le poids de l’édifice sous les anciennes carrières de gypse. Environ 35 000 m³ de terre meuble ont été excavés et remplacés.
Qui a financé la construction ?
Une souscription nationale, alimentée par une dizaine de millions de donateurs, avec notamment une « souscription des pierres » permettant de financer nommément un bloc. L’État a voté l’utilité publique et permis l’expropriation des terrains, sans prendre en charge la construction.